Perturbations du système de collation des bénéfices
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La vie locale de l’église, dans ses paroisses, ne pouvait pas ne pas être affectée par l’anarchie dans laquelle vivait le pays entre les flambées de violence qui accompagnaient les opérations militaires. L’effet le plus manifeste en était la vacance durable de nombreuses cures, soulignée par les contemporains : « il y a plusieurs cures et la plus grande partie d’icelles sont sans presbtre ne revenu a l’occasion des ruynes et guerres qui ont esté cy devant » déclare l’un des députés du clergé lors de leur réunion de juillet 1598 ([1]). Ces vacances pouvaient certes survenir en plus grand nombre que dans les périodes de paix, du fait notamment de la multiplication des maladies contagieuses, mais, les prêtres sans emploi étant fort nombreux, le système de provision des cures aurait dû permettre de combler les trous ; or force est de constater que cela ne marchait pas.
Et, de fait, les registres d’insinuations ecclésiastiques font apparaître un ralentissement du rythme de renouvellement des titulaires de bénéfices. Pour s’en tenir aux cures, le nombre des changements de titulaires qui était de 577 entre 1555 et 1560 (soit 96 par an), tombe à 59 pour l’ensemble de la période 1589-1594 (soit 10 par an). Et l’on comprend bien que, dans une période d’insécurité générale, de crise économique et d’anarchie fiscale, l’on aie hésité à permuter des bénéfices, surtout des cures qui requièrent de résider sur place pour assurer la charge des âmes. Mais cela traduit aussi une difficulté plus grande à pourvoir les cures devenues vacantes par décès.
L’allongement de la durée de vacance des cures se devine dans l’augmentation de la proportion des collations apostoliques par dévolut : lorsqu’un bénéfice est vacant depuis trop longtemps – par défaut de présentation par le patron et/ou de collation par l’ordinaire – un candidat peut demander directement au pape de l’en pourvoir ; ces collations apostoliques par dévolut qui, entre 1555 et 1572 représentaient autour de 8 % de l’ensemble des collations, en représentent entre 1589 et 1594 près de 22 %. Sont ainsi pourvues en 1590 la cure de Saint-Martin-des-Alloches ([2]), en 1591 celles de Chavaroux, Brenat et Marsat ([3]), en 1592 celle de La Chaume ([4]).
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Collation par l’ordinaire |
Collation apostolique sur résignation |
Collation apostolique par dévolut |
Total |
| 1555-1560 |
281
48,70 % |
228
39,51 % |
54
9,35 % |
577 |
| 1561-1566 |
119
40,89 % |
144
49,48 % |
25
8,59 % |
291 |
| 1567-1572 |
105
49,06 % |
92
42,99 % |
16
7,47 % |
214 |
| 1584-1594 |
37
45,76 % |
19
32,20 % |
13
21,92 % |
59 |
| 1595-1600 |
68
53,54 % |
36
28,34 % |
23
18,11 % |
127 |
Mode de collation des cures du diocèse de Clermont entre 1555 et 1600
L’autre motif pour recourir à la collation pontificale était « l’indue détention », soit par suite d’un vice de forme dans la procédure de collation, soit par suite de l’incapacité du détenteur : sont ainsi pourvues en 1589 la cure d’Escoutoux ([5]), en 1590 celles de Saint-Amant-Tallende et Auzat-sur-Allier ([6]), en 1591 celle de Neschers ([7]), en 1592 celle de Madriat ([8]). Le cas de Saint-Amant-Tallende est particulièrement intéressant, puisque son détenteur en est privé pour avoir porté les armes contre les défenseurs de la foi catholique (entendez les Ligueurs) et pour n’avoir pas été promu à la prêtrise dans le délai canonique.
Une autre tendance est la baisse de la fréquence des résignations en cours de Rome, cette procédure par laquelle le titulaire d’un bénéfice pouvait désigner son successeur, en s’en démettant entre les mains du pape : si plus de 40 % des provisions de cures se faisaient ainsi entre 1554 et 1575, cette procédure ne concerne même plus 20 % d’entre elles entre 1589 et 1600. Il ne semble pas qu’il faille, pour expliquer cette évolution, invoquer l’éloignement et l’insécurité des routes, puisque cette résignation pouvait se faire entre les mains du légat pontifical, et nous en avons de nombreux exemples. Une explication pourrait peut-être être cherchée du côté d’une poussée du sentiment gallican à la faveur d’une guerre civile dans laquelle les papes n’étaient pas restés neutres.
L’évêque pouvait lui aussi intervenir pour les mêmes motifs dans le processus de collation, et François de La Rochefoucauld ne s’en est pas privé.
Le 25 avril 1591, considérant que le détenteur de la cure de Neschers, Etienne Jean, soutenait le parti de Henri de Bourbon, roi de Navarre (sic), et résidait à Clermont et non pas dans sa cure, il la conféra à Etienne Bion ; ce qui n’est pas dit dans l’acte, c’est qu’Etienne Jean était chanoine de la cathédrale, ce qui justifiait sa résidence à Clermont et le dispensait, en vertu des anciens accords passés entre le chapitre et l’évêque ([9]), de résider dans sa cure, qu’il faisait desservir par un vicaire qu’il rémunérait ; ce dernier fit d’ailleurs opposition à la prise de possession d’Etienne Bion, le 9 novembre suivant ([10]).
Le 15 juin 1592, c’est Honoré Guérin, chanoine de Billom, qui est privé de son bénéfice : lui aussi réside à Clermont où il soutient le parti de ceux que François de La Rochefoucauld désigne comme « hérétiques » ; l’évêque précise qu’il agit en application d’une bulle de Grégoire XIV ([11]).
Une approche un peu moins pointilliste de l’étendue des perturbations peut être tentée à partir des comptes des décimes, cet impôts levé par le roi sur les revenus des bénéfices ecclésiastiques ([12]).
Lorsqu’en 1594 on entreprend de vérifier de vérifier les comptes de leur receveur, l42 bénéficiers (sur un totale de 1171 bénéficiers inscrits aux rôles) dont 84 curés (sur un total de 715) n’ont pas encore payé leur dû pour l’année 1587 ; pour l’année 1588, ils sont 262, dont 160 curés ; pour 1590, leur nombre monte à 609 dont 391 curés. Les mentions des raisons retenues pour faire admettre leurs cotes en non-valeurs ne sont pas absolument explicites, mais laissent bien entendre que la vacance des bénéfices en cause est le principal motif de non paiement.
Une autre conséquence de la longue vacance des cures, en un temps où le salut des âmes était l’une des principales préoccupations, fut d’amener certains paroissiens, laissés à l’abandon, à se procurer eux-mêmes un prêtre pour les desservir. Certes, dans bien des paroisses une telle situation trouvait, pour ainsi dire naturellement, sa solution dans la présence sur place d’un nombre plus ou moins important de prêtres, organisés en communautés pour la desserte des fondations particulières, et qui durent, sans que cela laisse de traces dans les archives, assurer aussi le service paroissial, puisqu’aussi bien ils leur arrivait de le faire dans les périodes non troublées ([13]). Mais là où il n’y avait pas de prêtres résidents, ou quand les prêtres locaux ne faisaient pas l’affaire, l’on n’hésita pas à aller chercher plus loin.
Lorsqu’en avril 1587, Jean Roddes, qui vient d’être pourvu de la cure de Saint-Laure, vient pour prendre possession, il est mis en possession par un prêtre de Thiers qui assurait depuis quelques temps la desserte de la cure « par commandement des consulz et luminiers de lad. parroice, comme n’ayant autre pour leur administrer les sainctz sacrementz » ([14]).
Le plus souvent, ces prêtres exerçaient ces fonctions comme « vicaires », recrutés par les habitants. Parmi plusieurs autres, l’exemple de la paroisse de Marsac-en-Livradois est éclairant. En 1596, « par l’imbecillité, longue maladie et paralisie fortuitement venue a messire Antoine Bonnefoy, leur curé », situation qui l’a mis dans l’incapacité de recruter lui-même un vicaire pour l’assister ou le remplacer, ce sont les paroissiens qui, face à ce cas de force majeure, ont recruté son neveu, Antoine Delestra, pour faire par intérim « toute function de vray et legitime pasteur » ([15]). En temps normal, même si un arrangement aurait pu être passé directement entre les paroissiens et ce prêtre, il aurait été en quelque sorte homologué par un acte de l’évêque qui l’aurait commis dans l’exercice des fonctions curiales.
Le cas de Valcivières, dont la cure vint à vaquer en 1587, est encore différent. Le 15 février « (…) jour de dimanche, a la requisition des marguilliers de la parroice de Vaussiviere nommez Claude Chambon, Jehan Expisse, et aultres principaulx habitantz en lad. parroice et bourg, pardevant les notaires soubzsignés, c’est presenté au devant la grand porte de l’esglise parroissiale dud Vaussiviere venerable personne messire Pierre Granier, presbtre, accompaigné de messire Jehan Ballay, aussi presbtre, ou se sont presantez la plus grand partie des gens de lad. parroice (…), lesquelz ensemblement ont remonstré aud. messire Pierre Granier qu’il falloict qu’il fut leur curé, et leur feroict bien plaisir, disant qu’il y avoict longtemps et despuis le decedz et trespas de feu messire Blaize Chadebostz leur curé, que a quatre ou cinq moys qu’est decedé on n’y auroict poinct faict aulcun service a l’esglise, dict ne celebré aulcunes messes, et n’y auroict poinct aulcun presbtre pour leur celebrer messe, et que par led. decedz dud. Chadebost, curé, lad. cure estoict vaccante ; a ceste cause ont pryé generallement led. messire Pierre Graniere de leur vouloir administrer les sainctz sacrementz, dire et celebrer messe, et soy emparer et prendre lad. cure comme vaccante ; ce que led. messire Pierre Granier, a leur requisition, c’est emparé et prins possession et saisine de lad. cure comme vaccante comme dict est ; lequeldit Grenier iceulxdicts parroissiens et marguilhiers ont constitué leur curé general pour joir des fruictz, proffictz, revenuz et esmoluments, deppendances et circonstances provenantz de lad. cure dud. Vaulciviere, droictz et debvoirs par led. curé Grenier prendre, percepvoir, et d’iceulx en joir paisiblement, tout ainsi et de mesme que les autres cures et mesmes led. Chadebost dernier possesseur d’icelle avoict accoustumé faire, tenir et joir et posseder ; et neantmointz d’icelledite cure lesd. marguilliers et parroissiens dud. Vaulciviere, en la presance des ampres nommez, ont mis en possession led. messire Pierre Granier, nommé, esleu et constitué leur curé ; ce qu’il a accepté comme dict est, entré dans l’esglise, prins de l’eaue beneicte, sonné la cloche, ouvert le cœur d’icelle, monté au grand authel, auquel lieu a celebré messe, c’est saisy des ornementz d’icelle, lesquelz lesd. marguilliers luy ont bailhé (…) » ([16]).
C’est donc bien à la demande expresse de la communauté des habitants que Pierre Grenier jette littéralement son dévolu sur cette cure, en prend possession et en fait dresser un acte authentique ; puis il envoie une requête à Rome, et le 20 août 1587 le pape lui accorde une bulle de collation de cette même cure ([17]). Cet épisode nous fait entrevoir que le dévolu n’est pas forcément jeté sur un bénéfice par un individu agissant isolément et dans son seul intérêt personnel, mais peut constituer pour les premiers intéressés, les paroissiens laissés à l’abandon, une voie de recours dans des circonstances sortant de l’ordinaire.
Dès lors que l’on voit une paroisse pourvoir elle-même au recrutement de son curé, faut-il s’étonner d’en voir d’autres contrôler, ou au moins essayer de contrôler la façon dont le curé qui leur a été donné s’acquitte de ses fonctions ?
En août 1595, les habitants de Saint-Amant-Roche-Savine et leurs luminiers s’adressent à l’évêque pour qu’il annule la collation qu’il vient de faire de leur cure à Claude Duranton, qu’ils décrivent comme un homme de mauvaise vie qui, « pendant les troubles », a fréquenté les gens de guerre, allant même jusqu’à porter les armes ; ils demandent, et obtiennent, le maintien de leur précédent curé, Michel Sallon ([18]).
A Escoutoux, en février 1590, ce contrôle du curé par les paroissiens prend une autre forme : lorsque Jean Deleyre vient prendre possession de la cure, ses nouveaux paroissiens, par la voix de leurs luminiers, exigent et obtiennent de lui le serment de ne pas résigner sa cure sans « le seu et consantement et approbation du nombre de douze habitans signallez et quallifiez d’icelle paroisse » : leur nouveau curé semble leur convenir, mais ils prennent des assurances pour que la faculté de résigner, dont jouit tout bénéficier, leur permette de contrôler le choix de son successeur ([19]).
Pour peu nombreux qu’ils soient, les cas que nous venons d’évoquer sont révélateurs de la nature des liens qui existent, à la fin du XVIe siècle, entre un curé de campagne auvergnat et ses paroissiens : loin d’être leur chef, il est à leur service, sous leur contrôle, et leur obéissance ne lui est acquise que pour autant qu’il assume ses fonctions à leur satisfaction.
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[1] 2 G 19, f° 57 r°.
[2] 1 G 1284, f° 129 v°.
[3] 1 G 1284, f° 113 r°, 171 r°, 138 v°.
[4] 1 G 1284, f° 177 r°.
[5] 1 G 1284, f° 41 v°).
[6] 1 G 1284, f° 64 v°, 92 r°.
[7] 1 G 1284, f° 162 r°.
[8] 1 G 1284, f° 168 r°
[9] Voir Anne-Marie CHAGNY,
[10] 1 G 1284, f° 139 v°.
[11] 1 G 1284, f° 180 r°.
[12] 2 G 590.
[13] Voir Stéphane GOMIS, Les « enfants prêtres » des paroisses d’Auvergne. XVIe-XVIIIe siècles, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2006, p. 246-249
[14] 1 G 1281, f° 324 r°.
[15] 1 G 1285, f° 275 v°.
[16] 1 G 1283, f° 166 v° – 167 r°
[17] 1 G 1283, f° 166 v°.
[18] 1 G 1285, f° 212 v°.
[19] 1 G 1284, f° 42 r°.